Décryptage carburant — semaine du 21 avril : le gazole perd 11 centimes, la crise s'essouffle
Fabrice, chauffeur-livreur indépendant en région lyonnaise, a une règle depuis le début de l'année : il note chaque semaine le prix qu'il paie à la pompe. Ce lundi matin, pour la première fois depuis début mars, il a souri en refermant son carnet. « 2,19 €/L de gazole. La semaine d'avant, c'était 2,30. »
Onze centimes. Ce n'est pas la fortune. Mais pour Fabrice, qui dépense entre 600 et 700 € de gazole par mois, c'est déjà 60 à 70 € récupérés sur la facture de mai si la tendance tient.
Il y a trois semaines, on titrait sur des records. Le gazole caressait les 2,24 €/L en moyenne nationale, le Brent avait dépassé 115 dollars, le détroit d'Ormuz était sous tension et TotalEnergies plafonnait d'urgence ses pompes à 1,99 €/L. Aujourd'hui, le baromètre se retourne. Pourquoi ? Est-ce que ça va durer ? Et que peut-on espérer — ou pas — de l'État ?
Les chiffres du 21 avril : une baisse réelle, inégale
Mesurés ce matin sur près de 9 800 stations-service en France, les prix moyens nationaux donnent ce tableau :
• Gazole (B7) : 2,167 €/L — soit −0,115 €/L sur 7 jours • SP95-E10 : 1,968 €/L — soit −0,023 €/L sur 7 jours • SP95 : 2,005 €/L — soit −0,035 €/L sur 7 jours • SP98 : 2,053 €/L — soit −0,024 €/L sur 7 jours • E85 : 0,861 €/L — soit −0,014 €/L sur 7 jours
Le contraste est frappant. Le gazole a chuté cinq fois plus vite que l'essence. Un plein de 50 litres de gazole coûte 5,75 € de moins qu'il y a sept jours. Sur l'E10, l'économie ne dépasse pas 1,15 € par plein. C'est la même dynamique qu'à la montée, en inversé : le gazole, qui avait le plus flambé à cause de ses tensions propres de raffinage, profite aussi le plus de la détente.
L'écart entre les extremes reste lui vertigineux. Sur le gazole, 1,14 €/L séparent le plus bas relevé du jour (1,707 €/L, probablement une opération "prix coûtant" locale) du plus haut (2,847 €/L, une aire d'autoroute). À véhicule égal, même carburant, même jour — votre plein peut coûter du simple au double.
Ce qui a fait lâcher le Brent
Le pétrole ne monte pas et ne baisse pas sans raison. Trois événements convergents expliquent le retournement.
Premier facteur : la désescalade géopolitique partielle. Le détroit d'Ormuz est à nouveau praticable. Les assureurs maritimes ont réduit leurs primes de risque. Les armateurs, qui évitaient certaines routes depuis début mars, ont repris leurs trajets. Le Brent est retombé sous les 95 dollars après avoir tutoyé les 117 en pic — un recul de 18 % en trois semaines.
Deuxième facteur : l'effet stocks. Quand les prix s'envolent, les distributeurs reconstituent leurs cuves en urgence, à prix fort. Une fois le pic passé, ces stocks surabondants s'écoulent à prix inférieur. Le gazole, dont le cycle de raffinage est plus long, bénéficie davantage de cette normalisation que l'essence.
Troisième facteur : l'euro a regagné un peu de terrain face au dollar, amortissant mécaniquement l'impact du brut importé sur les prix européens.
Mais — et c'est capital — aucun de ces facteurs n'est structurel. Une escalade en mer Rouge, une décision surprise de l'OPEP+, un ouragan dans le golfe du Mexique, et les prix peuvent repartir en moins de dix jours. La volatilité, en 2026, n'est pas une anomalie. C'est le régime permanent.
Les enseignes se lâchent — et les hiérarchies bougent
Pendant la crise, la concurrence entre distributeurs s'était comme suspendue. Quand le coût matière domine à 60-70 % du prix final, la marge du distributeur — 2 à 5 centimes — n'est plus le facteur déterminant. Tout le monde était cher, presque au même niveau.
Avec la détente, les écarts reviennent. Et cette semaine, une surprise : TotalEnergies se retrouve parmi les moins chers sur le gazole.
Moyennes par enseigne au 21 avril sur le gazole : • TotalEnergies : 2,126 €/L • Super U : 2,129 €/L • E.Leclerc : 2,141 €/L • Intermarché : 2,147 €/L • Carrefour : 2,148 €/L • Auchan : 2,163 €/L
L'explication est contre-intuitive. TotalEnergies avait plafonné ses prix à 2,09 €/L pendant la crise. Quand le plafonnement a été levé, les prix sont remontés — mais depuis un plancher déjà bas. Les supermarchés, eux, avaient absorbé la flambée sans plafond et partent d'un niveau plus élevé.
Sur l'essence (SP95-E10), la hiérarchie habituelle revient : Intermarché (1,939), Carrefour (1,940), E.Leclerc (1,946) précèdent TotalEnergies (1,958). Quelques centimes seulement — mais sur 52 pleins par an, la différence représente entre 40 et 60 €. Assez pour un plein offert.
Les aides de l'État : ce qui existe, ce qui n'existe plus, ce qui n'existera pas
C'est la question qui revient dans chaque fil de commentaires. Clarification nette de la situation.
Ce qui n'existe plus. La remise carburant de 2022 — 18 puis 30 centimes par litre financés directement par l'État — a pris fin en décembre 2022. Elle avait coûté près de 8 milliards d'euros. Le gouvernement l'a jugée trop peu ciblée, trop coûteuse, et trop favorable aux gros rouleurs riches. Elle ne reviendra pas. L'indemnité carburant de 100 € de janvier 2023 — ponctuelle, pour les travailleurs modestes — non plus.
Ce qui existe en 2026. Le forfait mobilités durables : jusqu'à 800 €/an exonérés d'impôt, versés par l'employeur pour les trajets domicile-travail réalisés à vélo, en covoiturage ou en transport en commun. Il ne couvre pas l'essence seule, mais pour ceux qui peuvent diversifier, c'est réel. La prime à la conversion et le bonus écologique permettent d'aider au remplacement d'un vieux véhicule par un modèle électrique, hybride rechargeable ou E85 homologué.
Ce qui n'existera pas. Pas de baisse de la TICPE, pas de TVA réduite, pas de nouveau bouclier. La logique du gouvernement est claire, même si elle est dure pour les ménages ruraux : accompagner la transition (E85, électrique) plutôt que subventionner indéfiniment la consommation fossile. Le Brent qui monte gonfle mécaniquement les recettes de TVA — ce qui ne pousse pas Bercy à l'empathie excessive.
Le gazole redevient-il fréquentable ?
Le gazole reste 20 centimes au-dessus de l'E10 (2,167 contre 1,968 €/L). Ce n'est plus le carburant bon marché des années 2010, quand il était 10 à 15 centimes moins cher que l'essence. Mais cette semaine, l'écart se resserre plus vite que d'habitude : le gazole a lâché 11,5 ct là où l'E10 n'en a perdu que 2,3.
Pour un conducteur diesel qui fait 15 000 km/an avec une consommation de 6 L/100 km, la trajectoire de la semaine représente environ 100 € d'économie annualisée. Ce n'est pas la révolution, mais c'est mieux que rien — et c'est 100 € de moins que le pic d'il y a quinze jours.
Faut-il faire le plein maintenant ou attendre ?
Ni l'un, ni vraiment l'autre. Répondre à cette question avec précision, c'est jouer aux marchés — un exercice qui finit rarement bien pour les particuliers.
Ce que les données suggèrent, sans garantie :
Si vous roulez au gazole et que votre réservoir n'est pas en urgence, deux ou trois jours de patience supplémentaires pourraient encore jouer en votre faveur. La trajectoire du Brent reste orientée à la baisse au moment de publier cet article.
Si vous roulez à l'essence, la baisse de la semaine est trop faible (1,15 € par plein) pour que l'attente ait du sens. Comparez les stations autour de vous, choisissez la moins chère, remplissez.
Si vous partez en week-end, la règle est absolue : faites le plein avant l'autoroute. L'écart ville/autoroute est de 20 à 30 centimes, quelle que soit la tendance nationale.
Si vous roulez à l'E85, le prix plancher (0,861 €/L en moyenne) ne descendra pas beaucoup plus. Ce serait dommage de tomber à sec en attendant trois centimes.
Ce qu'on surveille pour les semaines qui viennent
Trois signaux méritent l'attention.
Le Brent, d'abord. Tant qu'il reste sous les 100 $/baril, la détente peut se prolonger. Au-dessus, les répercussions à la pompe arrivent en 7 à 10 jours — le délai de diffusion des prix matière dans les stocks distributeurs.
Les opérations "prix coûtant", ensuite. E.Leclerc, Intermarché et Carrefour les programment traditionnellement avant les vacances et les ponts. Mai concentre plusieurs jours fériés consécutifs : le 1er mai, l'Ascension, le 8 mai. Quelques-unes de ces enseignes vendent déjà à prix coûtant en semaine. En cas d'annonce officielle d'une opération nationale, les prix plongeront sur 48 à 72 heures.
Les arbitrages budgétaires, enfin. La pression de la FNTR (fédération des transporteurs routiers) et des associations d'automobilistes monte. Rien de concret n'a été annoncé, mais un chèque carburant ciblé ou un réaménagement de la TICPE ne sont pas à exclure d'ici l'automne si les prix remontent.
Fabrice, le livreur lyonnais, sera là à noter son carnet de bord. Nous aussi.